Chelsea
Elwood, M.D., Isabelle Boucoiran, M.D.,
Julie VanSchalkwyk,
M.D., Deborah Money, M.D., Mark Yudin, M.D.,
Vanessa Poliquin,
M.D.
Au
nom du comité des maladies infectieuses de la Société des
obstétriciens et gynécologues du Canada
En décembre 2019, un nouveau coronavirus,
finalement appelé coronavirus 2 du syndrome respiratoire aigu
sévère (SRAS-CoV-2), a été détecté à Wuhan, en Chine. En date
du 10 mars 2020, la COVID-19 avait infecté plus de
100 000 personnes à l’échelle mondiale et causé des
milliers de morts1.
Au début de mars 2020, le Canada a signalé plusieurs dizaines
de cas, la plupart chez des gens de retour d’un voyage à
l’international ou chez des personnes avec qui ils avaient eu des
contacts étroits2.
Étant donné que la pneumonie est une cause importante de morbidité
et de mortalité maternelles, l’émergence et la propagation
mondiale de la COVID-19 ont éveillé les inquiétudes sur les
conséquences de cette épidémie pour les femmes enceintes et leurs
fœtus. Les femmes enceintes et leurs proches chercheront à obtenir
de l’information et des conseils auprès des fournisseurs de soins
de maternité sur la façon de prévenir ou de traiter la COVID-19.
En raison des
changements physiologiques inhérents à la grossesse, les femmes
enceintes atteintes d’une infection des voies respiratoires
inférieures présentent souvent une évolution plus préoccupante
par comparaison aux personnes non enceintes, notamment un taux plus
élevé d’admission à l’hôpital et à l’unité de soins
intensifs3.
Depuis 2002, nous avons connu deux épidémies mondiales de
coronavirus hautement pathogènes : le syndrome respiratoire
aigu sévère (SRAS) et le syndrome respiratoire du Moyen-Orient
(SRMO). Bien que le SRAS et le SRMO ne soient pas identiques au
SRAS-CoV-2 dans leurs structures génétiques ou leurs manifestations
cliniques, les récentes épidémies de ces virus nous renseignent
sur les effets de la COVID-19 dans un contexte de grossesse. La
littérature sur le SRAS et le SRMO pendant la grossesse se limite à
une poignée d’études de cas et de séries de cas4–9.
Bon nombre de ces cas impliquent des morbidités graves, notamment le
recours aux soins intensifs et à l’assistance cardiorespiratoire.
On recense en particulier des cas de mortalité maternelle associés
au SRAS et au SRMO. La seule étude cas-témoins publiée montre que
les femmes enceintes atteintes du SRAS présentaient une évolution
pire que celle des femmes non enceintes d’âge semblable10.
Les évolutions
rapportées varient en fonction des effets du SRAS et du SRMO sur les
issues de grossesse. L’avortement spontané a été signalé chez
les femmes qui ont contracté le SRAS ou le SRMO au premier
trimestre4.
Des cas de mortinaissance, de retard de croissance intra-utérin et
de naissance avant terme ont également été signalés chez des
femmes ayant contracté le SRAS ou le SRMO au deuxième ou au
troisième trimestre4, 9.
Il est toutefois important de remarquer qu’un certain nombre de
grossesses se sont soldées par une issue favorable même si la mère
avait contracté le SRAS ou le SRMO6–8.
De façon générale, et en s’appuyant sur notre connaissance de
l’effet d’autres maladies respiratoires pendant la grossesse, les
issues de grossesse défavorables sont probablement liées à la
gravité de l’atteinte respiratoire maternelle.
Il reste à voir si
les effets de la COVID-19 sur les femmes enceintes et leurs fœtus
seront semblables à ceux du SRAS et du SRMO. À ce jour, le taux de
mortalité des cas signalés pour la population générale atteinte
de la COVID-19 est inférieur à celui du SRAS ou du SRMO (estimé à
1 %–2 % par rapport à 9 %–10 % et 35 %–40 %,
respectivement). De même, à l’heure actuelle, on dénombre plus
de 60 cas confirmés de COVID-19 chez des femmes enceintes en
Chine; la grande majorité de ces femmes ont manifesté une pneumonie
légère à modérée11–14.
À ce jour, on compte 1 cas de morbidité maternelle sévère
due à la COVID-1912;
il s’agit d’une femme de 31 ans ayant contracté le virus à
34 semaines de gestation. Elle a manifesté une sévère
atteinte respiratoire et une dysfonction multiviscérale, ce qui a
exigé un traitement par oxygénation extracorporelle (ECMO). Les
issues de grossesse des cas signalés sont généralement
bonnes11–13;
les issues de grossesse défavorables les plus fréquemment
rapportées sont le travail prématuré spontané ou iatrogène. Une
mortinaissance a été signalée; celle-ci découle d’une atteinte
maternelle sévère selon Liu et coll.12.
Compte tenu des données limitées, il est trop tôt pour déterminer
si l’on doit s’attendre à un taux élevé d’issues
défavorables chez les femmes enceintes ayant contracté la COVID-19.
Comme avec le SRAS et le SRMO, les issues de grossesse seront sans
doute fortement corrélées avec le degré de l’atteinte
maternelle12.
Il n’existe
aucunes
données probantes quant à la transmission verticale (mère-enfant)
dans les cas de SRAS, de SRMO ou de COVID-19. En outre, les analyses
du liquide amniotique, du sérum, du placenta et du lait maternel des
femmes enceintes ayant reçu un diagnostic confirmé de SRAS ou de
COVID-19 n’ont révélé aucun ARN viral détectable8, 13,
ce qui soutient l’hypothèse voulant que la transmission verticale
soit peu probable. Il est important de prendre note que l’infection
maternelle par le SRAS, le SRMO ou la COVID-19 n’a pas été
associée à des effets tératogènes. Cependant, en raison du faible
nombre de cas d’infection signalés au cours du premier trimestre
(moment où l’embryogenèse se produit), les risques d’anomalies
congénitales associés à la COVID-19 ne peuvent pas être
complètement exclus.
D’après notre
compréhension actuelle de l’épidémie mondiale, les points
suivants représentent notre compréhension de la COVID-19 pendant la
grossesse, avec des recommandations spécifiques aux soins ante
partum, intrapartum et post-partum :
Soins ante partum
-
Les patientes obstétricales qui
manifestent des symptômes respiratoires doivent être invitées à
porter un masque chirurgical dès qu’elles se présentent à
l’établissement de soins de santé.
-
Les femmes soupçonnées d’être
atteintes de la COVID-19 ou d’y avoir été exposées doivent être
rapidement passées au triage, recevoir un masque à porter et être
transférées dans une chambre individuelle le plus rapidement
possible.
-
La prise en charge non
interventionniste à la maison peut être appropriée pour de
nombreuses femmes. Pour les femmes qui doivent être hospitalisées,
les précautions relatives à l’infection par
gouttelettes ou par contact sont adéquates.
-
Les
fournisseurs de soins de santé doivent envisager de reporter les
consultations de suivi prénatal pour les femmes qui ont subi ou
subissent un test de dépistage de la COVID-19. Il convient de se
mettre soi-même en quarantaine conformément aux protocoles locaux.
-
L’utilisation
d’un masque N95 n’est nécessaire que pour les interventions
ayant recours à des générateurs d’aérosols (p. ex.
intubation). La durée et l’arrêt des précautions doivent être
déterminés conformément aux lignes directrices de l’Agence de
la santé publique du Canada15 et aux lignes directrices
provinciales et territoriales.
-
Les
fournisseurs de soins de santé peuvent envisager une
antibiothérapie empirique pour la pneumonie bactérienne surajoutée
chez les femmes ayant un diagnostic confirmé de COVID-19 ou de
maladie respiratoire sévère. Les antibiotiques de première
intention sont l’amoxicilline par voie orale pour les patientes
dont l’état est stable et la ceftriaxone pour les atteintes
sévères en fonction des recommandations générales pour la prise
en charge de la pneumonie.
-
Pour la
surveillance maternelle, il convient d’effectuer une surveillance
étroite ou de lancer un système d’avertissement précoce
obstétrical.
-
L’amorce
d’une corticothérapie ante partum aux fins de maturation fœtale
pourrait être envisagée selon les directives actuelles16 si
l’accouchement avant terme est indiqué ou prévu en fonction de
l’état maternel.
-
La surveillance
fœtale ante partum des cas confirmés de COVID-19 devrait être
effectuée mensuellement et intégrer une évaluation échographique
fœtale de la croissance et de l’anatomie.
Soins intrapartum
• Il convient de prendre des précautions pour
prévenir l’infection par gouttelettes ou par contact, notamment au
moyen du port d’un masque chirurgical avec protection oculaire,
d’une blouse d’hôpital et de gants.
• L’utilisation d’un masque N95 doit être
réservée aux interventions utilisant des générateurs d’aérosols
(p. ex. intubation).
• Il y a lieu de réduire au minimum le nombre
de membres du personnel soignant dont la présence n’est pas
nécessaire dans la salle.
• Il est conseillé de limiter la présence de
membres de la famille symptomatiques et de contacts familiaux dans la
salle d’accouchement; les visites doivent être permises
conformément aux protocoles locaux de prévention et de lutte contre
les infections.
• La surveillance fœtale intrapartum sous la
forme de SEF doit être envisagée en fonction des signes de détresse
fœtale pendant le travail.
• La césarienne doit être réservée aux
indications obstétricales.
• Aucunes données n’indiquent que le deuxième
stade du travail génère des aérosols et, par conséquent, les
précautions relatives aux infections par gouttelettes et par
contacts sont suffisantes pour l’accouchement vaginal.
• Étant donné que l’intubation est
considérée comme une intervention génératrice d’aérosols,
l’équipe chirurgicale doit porter des masques N95 pendant la
césarienne s’il s’avère nécessaire de passer de l’anesthésie
neuraxiale à l’anesthésie générale.
• Il n’existe aucunes données probantes pour
déconseiller le clampage retardé du cordon ou encourager le
nettoyage précoce du nouveau-né. Il convient de continuer à
appliquer les pratiques courantes telles que le contact peau à peau
(la mère doit porter un masque et s’être lavé les mains) et le
clampage retardé du cordon.
• La césarienne planifiée doit être reportée,
si possible, jusqu’à ce que la femme ne soit plus considérée
comme contagieuse.
• Une planification appropriée du transfert des
patientes doit être effectuée afin de réduire au minimum
l’exposition des autres patients de l'hôpital.
• L’accouchement à l’hôpital est
préférable à l’accouchement à domicile pour les femmes qui
subissent un test de dépistage de la COVID-19 ou qui en sont
atteintes, en raison des difficultés d’assurer la présence d’un
équipement de protection personnelle approprié à la maison et des
taux élevés de détresse fœtale signalés dans la littérature.
• Peu importe l’âge gestationnel auquel une
femme enceinte a contracté la COVID-19, le nouveau-né doit subir un
test de dépistage de la COVID-19 à la naissance (c.-à-d.
prélèvement par écouvillon nasopharyngé et écouvillon ombilical
pour l’amplification en chaîne par polymérase liée à la
COVID-19).
Soins post-partum et néonataux
• La prise en charge de la période post-partum
doit être orientée par une discussion axée sur la patiente
relativement aux données probantes disponibles et leurs limites.
• Nous ne recommandons pas l’isolement
systématique du nourrisson de l’infection soupçonnée ou
confirmée chez la mère. Toutefois, selon les valeurs et la
disponibilité des ressources d’une famille, ses membres peuvent
choisir de séparer le nourrisson de la mère jusqu’à ce que les
précautions d’isolement pour la mère puissent être formellement
abandonnées.
• Avant de s’occuper de leur nourrisson, les
femmes doivent bien se laver les mains et porter un masque pendant
les soins.
• Les femmes qui choisissent d’allaiter
devraient être autorisées à le faire à condition qu’elles se
soient bien lavé les mains et qu’elles portent un masque. Il est
possible que la mère transmette des anticorps au nourrisson par le
lait maternel; toutefois, il existe peu de données probantes sur
cette transmission, et les bienfaits potentiels sont incertains.
Conclusion
Dans la pandémie
actuelle de COVID-19, les besoins uniques des femmes enceintes et de
leurs fœtus et nouveau-nés doivent être pris en compte. Comme pour
toute épidémie, les données évoluent et une stratégie de prise
en charge sérieuse est nécessaire. Le comité des maladies
infectieuses de la SOGC a rédigé cette opinion de comité en
fonction des données probantes disponibles à ce jour sur la
COVID-19 ainsi que de la littérature sur les épidémies de SRAS, de
SRMO et d’autres agents pathogènes émergents afin d’aider les
fournisseurs de soins de maternité dans la prestation de soins aux
femmes enceintes. Cette orientation repose sur les données probantes
disponibles à ce jour et continuera d’être mise à jour à mesure
que des renseignements supplémentaires seront rendus disponibles.
Pour plus d'informations, veuillez consulter la ressource ci-jointe.
Références
-
World
Health Organization. Coronavirus disease (COVID-19) situation report
50 (Accessed March 10, 2020). Disponible
à :
https://www.who.int/emergencies/diseases/novel-coronavirus-2019/situation-reports.
Consulté
le 11 mars, 2020.
-
Government
of Canada. Coronavirus diseases (COVID-19): Outbreak Update.
(Accessed March 10, 2020).
Disponible
à :
https://www.canada.ca/en/public-health/services/diseases/2019-novel-coronavirus-infection.html.
Consulté
le 11 mars, 2020.
-
Rasmussen
S, Smulian JC, Lednicky JA, et al. Coronavirus Disease 2019
(COVID-19) and Pregnancy: What obstetricians need to know. Am J
Obstet Gynecol 2020 Feb 24 [Online ahead of print]
-
Wong
SF, Chow KM, Leung TN, et al. Pregnancy and perinatal outcomes of
women with severe acute respiratory syndrome. Am
J Obstet Gynecol.
2004;191:292–7. doi:10.1016/j.ajog.2003.11.019
-
Maxwell
C, McGeer A, Tai KFY, Sermer M. No. 225-Management Guidelines for
Obstetric Patients and Neonates Born to Mothers With Suspected or
Probable Severe Acute Respiratory Syndrome (SARS). J Obstet Gynaecol
Can. 2017;39:e130–e137. doi:10.1016/j.jogc.2017.04.02
-
Zhang
JP, Wang YH, Chen LN, et al. [Clinical
analysis of pregnancy in second and third trimesters complicated
severe acute respiratory syndrome].
Zhonghua Fu Chan Ke Za Zhi,
2003; 38:516-20.
-
Robertson
CA, Lowther SA, Birch T, et al. SARS
and pregnancy: A case report. Emerg
Infect Dis, 2004;
10:345-8.
-
Yudin
MH, Steele DM, Sgro MD, et al. Severe acute respiratory syndrome in
pregnancy. Obstet
Gynecol, 2005;
105:124-7.
-
Schwartz
DA, Graham AL. Potential Maternal and Infant Outcomes from
Coronavirus 2019-nCoV (SARS-CoV-2) Infecting Pregnant Women: Lessons
from SARS, MERS, and Other Human Coronavirus Infections. Viruses,
2020; 12: 178-94.
-
Lam
CM, Wong SF, Leung TN, et al. A case-controlled study comparing
clinical course and outcomes of pregnant and non-pregnant women with
severe acute respiratory syndrome. BJOG,
2004; 111:771-4.
-
Zhang
L, Jiang Y, Wei M, et al. [Analysis
of the Pregnancy Outcomes in Pregnant Women With COVID-19 in Hubei
Province] [Article in Chinese] Zhonghua Fu Chan Ke Za Zhi 2020;
doi:10.3760/cma.j.cn112141-20200218-00111.
-
Liu
Y, Chen H, Tang K, Guo Y.
Clinical manifestations and outcomes of SARS-CoV-2 infection during
pregnancy. J Infect 2020;
https://doi.org/10.1016/j.jing.2020.02.028.
-
Chen
H, Guo J, Wang C, et al. Clinical
characteristics and intrauterine vertical transmission potential of
COVID-19 infection in nine pregnant women: a retrospective review of
medical records. Lancet;
2020;
395: 809–15 http://doi.org/10.1016/S0140-6736(20)30360-3
-
World
Health Organization. Report of the WHO-China Joint Mission on
Coronavirus Disease 2019 (COVID-19), Feb 16-24, 2020. Disponible
à :
https://www.who.int/docs/default-source/coronaviruse/who-china-joint-mission-on-covid-19-final-report.pdf.
Consulté le 11 mars, 2020.
-
Government
of Canada. Infection prevention and control for coronavirus disease
(COVID-19): Interim guidance for acute healthcare settings.
Disponible
à :
https://www.canada.ca/en/public-health/services/diseases/2019-novel-coronavirus-infection/health-professionals/interim-guidance-acute-healthcare-settings.html#a4.1.
Consulté
le 10 mars, 2020.
-
Skoll
A, Boutin A, Bujold E, et al. No.
364-Antenatal Corticosteroid Therapy for Improving Neonatal
Outcomes. J
Obstet Gynaecol Can,
2018; 40(9):1219-39.